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09.04.2008

Témoignages en direct...

Voici un témoignage détaillé de la journée de dimanche :

La grève générale annoncée pour le dimanche 6 avril a été légèrement suivi, mais les importantes manifestations attendues n’ont pas eu lieu.

Vers midi, bien qu’en semaine, les rues du centre-ville sont presque désertes. Trottoirs vides, rues sans embouteillages, on se croirait une après-midi de Ramadan. Le khamsin se fait violent, et le ciel, d’une couleur ocre, est couvert. Le quartier est complètement contrôlé par un important dispositif policier. Des dizaines de camions des forces spéciales sont stationnés dans les grandes artères, et des groupes d’une vingtaine d’hommes sont déployés un peu partout. On croise aussi de nombreux policiers en civil et leurs indicateurs – « les plus dangereux ! » disent certains. En effet, si les policiers sont facilement reconnaissables – généralement une veste en cuir et le même pantalon – les hommes recrutés par la police se mélangent plus facilement à la foule, d’autant plus que certains sont en galabeyya… Et tous empêchent les passants de s’arrêter dès qu’un petit attroupement se forme.

Sur la place Tahrir, on entend un homme crier depuis l’intérieur d’un camion de police. « Kefaya ! » hurle-t-il – nom d’un parti d’opposition qui signifie « ça suffit ». Il frappe contre les parois du camion qui est secoué sous l’impact des coups. Même sans comprendre ce qu’il hurle, on peut réellement sentir la crainte et la colère qu’il ressent, et l’on imagine sans peine que le pire n’a pas encore eu lieu pour lui… D’un coup, les choses s’accélèrent : quelques policiers saisissent un homme et une femme d’origine asiatique et les trainent de force dans un fourgon. L’autre homme continue de crier des slogans tels que « A bas Moubarak !! » Aussitôt, une dizaine d’hommes nous entourent, nous prennent par le bras, refusent catégoriquement les photos et nous ordonnent sans ménagement de quitter les lieux au plus vite – sous peine d’être surement emmenés à notre tour. La tension est montée d’un cran et le fait de voir deux étrangers ainsi arrêtés par la police nous fait bien sentir que malgré le calme apparent, les choses peuvent dégénérer à tout moment. Les magasins ferment tous leurs vitrines dans la demi-heure qui suit. Le fourgon partira peu après et reviendra, vide, une heure plus tard… Tout est oublié, il ne s’est rien passé, on n’a rien vu.

A l’Université du Caire, une centaine de policiers sont alignés devant les grilles, des contrôles d’identité ont lieu à l’entrée. En fin de matinée, les étudiants ont fait un sit-in et sont désormais regroupés devant le bâtiment central. Cependant, la manifestation est à l’origine interne à la fac : ils protestent contre les frais de scolarité trop élevés – plus de 150 LE au lieu des 14 prévues par la loi – ainsi que contre le fait que ces façons de faire portent atteinte à la qualité de l’enseignement en Egypte. Pourtant, certains annoncent leur solidarité avec les autres et souhaitent donner au mouvement un impact plus important : « Dites au monde qu’on veut changer tout ça, qu’on en a marre ! » nous explique l’un d’eux. Le porte-parole étudiant du parti Nassérien déclare qu’ils veulent réussir à unir l’Egypte et protestent contre le régime actuel. « Va-t-en Moubarak » scandent-ils en chœur. Certains nous demandent très sérieusement« Pouvez-vous aider l’Egypte ? » Je sens réellement leur envie de tout faire et de saisir chaque occasion pour faire avancer les choses ;
Mais finalement, ici encore, c’est le calme qui règne. La révolution attendue par certains n’aura pas eu lieu cette fois-ci…


Une amie vient d'écrire un long article sur la situation actuelle, je me permets d'en reprendre certains passages très intéressants afin de mieux vous expliquer les évènements de ces jours-ci...

L'objectif de la journée - celle du 6 avril -était de rester chez soi, de ne rien consommer, et d'ailleurs de fermer tous les magasins. Finalement, tout était ouvert, même si les rues étaient malgré tout plus vides que d'habitude. Mais est-ce l'effet des appels à la grève ou bien du mauvais temps ? Je n'en sais rien. S'il ne s'est pas passé grand chose au Caire, un autre mouvement de plus grande ampleur avait lieu à Mahallah, une usine de textile dans le Delta. Le mot d'ordre des organisateurs était double : soutenir les ouvriers en grève à Mahallah et protester contre l'inflation généralisée des prix à laquelle on assiste actuellement. L'appel à la grève avait commencé principalement via Internet, notamment grâce à un groupe sur Facebook, ayant atteint 65 000 personnes. Ca n'est pas rien, et même si seuls 10 à 12% des égyptiens ont accès à Internet, le bouche à oreille a vraisemblablement bien fonctionné puisque même mon bawâb était au courant. Le soir, j'ai d'ailleurs discuté avec lui, et ça n'est pas la première fois que je l'écoute en me disant que, tiens donc, il a quelque chose d'un révolutionnaire sous sa galabeyya de saïdi. Ou pas. Car nous sommes, en Egypte, ce pays où la politique est partout et nulle part à la fois.
La politique est partout, surtout en ce moment. Avec les élections municipales, les affiches pour les candidats sont placardées sur tous les murs du Caire. Plus que jamais, les frères musulmans (qui loin d'être mes meilleurs amis constituent la principale force d'opposition du pays) font parler d'eux. La police a arrêté de manière tout à fait arbitraire 800 d'entre eux, le tout bien entendu dénoncé par de nombreux mouvements pour les droits de l'homme, dont Amnesty International. Les frères musulmans n'ont d'ailleurs pas soutenu la manifestation de dimanche, et appellent depuis lundi à boycotter les élections municipales. Il y a fort à parier qu'ils n'ont plus assez de candidats pour risquer de subir de plus amples arrestations au cours d'une manifestation, ou pour simplement obtenir des scores qui reflètent leur soutien réel au sein de la population - qui est très fort. Tout le monde, ou presque, déteste le régime et le critique ouvertement. Mais tout le monde - ou presque, là aussi, vu des inégalités abyssales qui existent dans ce pays - est bien plus préoccupé par s'approvisionner en pain (cf article précédent) plutôt qu'à faire la Révolution.
Et ainsi, la politique est en même temps nulle part, et je serais bien la dernière à blâmer les égyptiens même si je trouve ça forcément dommage. Quand on voit qu'on peut vivre en France, (c'est-à-dire un pays avec des médias libres, des élections libres, des discussions libres sur tout et n'importe quel sujet de société et même des cours d'éducation civique à l'école pour nous dire que voter c'est important et que la démocratie c'est génial), et malgré tout être complètement apolitisé, on imagine aisément qu'on puisse l'être en Egypte. Tous les jeunes sont nés sous Moubarak (puisqu'il est au pouvoir depuis plus de 25 ans) et la plupart ne savent donc pas ce que c'est que d'avoir une alternance politique normale, ou d'avoir un quelconque engagement politique, social ou autre. Bien sûr, quelques uns réussissent à garder un esprit plus alerte, et entretiennent la blogosphère tout en alimentant les bancs des filières de sciences politiques de l'université du Caire, mais ils sont une minorité. Et tout ça a lieu dans un pays où l'illettrisme reste d'actualité, ou la censure continue d'exister et où chacun sait que se faire embarquer par la police implique probablement de se faire tabasser, et pourquoi pas torturé. Alors comment en vouloir aux égyptiens de ne pas se soulever en masse ?

Mais cette histoire de pain, et d'inflation, voilà quelque chose qui pourrait vraiment faire bouger les choses. Toutes proportions gardées, évidemment, quel est le point commun entre 1789 et 2008 en Egypte ? Pénurie de pain. Oui, je sais, je peux sortir avec mes parallèles à deux balles. N'empêche qu'on peut tenir un pays sous le joug d'une dictature beaucoup plus facilement quand celui-ci ne meurt pas de faim. Et c'est ce qui se passe en Egypte, où malgré Moubarak, malgré la corruption, malgré l'Etat d'urgence instauré depuis plus de 25 ans, malgré la pauvreté et le fait que le peuple ne bénéficie absolument pas des bénéfices de la croissance économique forte du pays (croissance égyptienne : 6% - croissance indienne, pour comparaison : 7,5%...), malgré les alliances avec Israël et les Etats-Unis, les gens ne meurent pas de faim. Même si les gens ne mangent que du pain et du foul, ils ne meurent pas de faim.

[...]

Ce pays risque beaucoup, et risque de subir de sérieuses déconvenues. L'Egypte n'est pas "stable", comme on pourrait le croire ; elle "stagne", voire régresse. Moubarak a annoncé qu'il cèderait le pouvoir dans deux ans, tout en ayant fait passer les réformes constitutionnelles nécessaires pour que son fils Gamal puisse lui succéder sans trop de problèmes - normalement. Or, chaque transition politique dans un pays non-démocratique rend généralement le pays fragile, même si l'hypothèse d'un report du départ de Moubarak est loin d'être écartée. Ajoutons à ça que beaucoup de gens ont intérêt à ce que l'Egypte soit déstabilisée, notamment ceux qui veulent porter atteinte aux intérêts américains, et que je suis très sceptique quant à l'efficacité des mesures anti-terroristes égyptiennes. Parallèlement, l'état de l'opposition au régime est assez désolant, entre le poids Frères Musulmans et la désorganisation des partis libéraux. Que se passera-t-il dans les deux prochaines années, donc ? Grande question, mais il y a fort à parier qu'il va se passer beaucoup de choses. Et si c'est juste très dommage que les média internationaux ne s'intéressent pas plus à l'Egypte d'aujourd'hui, je parie qu'elle fera la une de plus d'un journal TV d'ici pas très longtemps... même si je me suis suffisamment attachée à ce pays pour espérer perdre mon pari.

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