09.04.2008

Témoignages en direct...

Voici un témoignage détaillé de la journée de dimanche :

La grève générale annoncée pour le dimanche 6 avril a été légèrement suivi, mais les importantes manifestations attendues n’ont pas eu lieu.

Vers midi, bien qu’en semaine, les rues du centre-ville sont presque désertes. Trottoirs vides, rues sans embouteillages, on se croirait une après-midi de Ramadan. Le khamsin se fait violent, et le ciel, d’une couleur ocre, est couvert. Le quartier est complètement contrôlé par un important dispositif policier. Des dizaines de camions des forces spéciales sont stationnés dans les grandes artères, et des groupes d’une vingtaine d’hommes sont déployés un peu partout. On croise aussi de nombreux policiers en civil et leurs indicateurs – « les plus dangereux ! » disent certains. En effet, si les policiers sont facilement reconnaissables – généralement une veste en cuir et le même pantalon – les hommes recrutés par la police se mélangent plus facilement à la foule, d’autant plus que certains sont en galabeyya… Et tous empêchent les passants de s’arrêter dès qu’un petit attroupement se forme.

Sur la place Tahrir, on entend un homme crier depuis l’intérieur d’un camion de police. « Kefaya ! » hurle-t-il – nom d’un parti d’opposition qui signifie « ça suffit ». Il frappe contre les parois du camion qui est secoué sous l’impact des coups. Même sans comprendre ce qu’il hurle, on peut réellement sentir la crainte et la colère qu’il ressent, et l’on imagine sans peine que le pire n’a pas encore eu lieu pour lui… D’un coup, les choses s’accélèrent : quelques policiers saisissent un homme et une femme d’origine asiatique et les trainent de force dans un fourgon. L’autre homme continue de crier des slogans tels que « A bas Moubarak !! » Aussitôt, une dizaine d’hommes nous entourent, nous prennent par le bras, refusent catégoriquement les photos et nous ordonnent sans ménagement de quitter les lieux au plus vite – sous peine d’être surement emmenés à notre tour. La tension est montée d’un cran et le fait de voir deux étrangers ainsi arrêtés par la police nous fait bien sentir que malgré le calme apparent, les choses peuvent dégénérer à tout moment. Les magasins ferment tous leurs vitrines dans la demi-heure qui suit. Le fourgon partira peu après et reviendra, vide, une heure plus tard… Tout est oublié, il ne s’est rien passé, on n’a rien vu.

A l’Université du Caire, une centaine de policiers sont alignés devant les grilles, des contrôles d’identité ont lieu à l’entrée. En fin de matinée, les étudiants ont fait un sit-in et sont désormais regroupés devant le bâtiment central. Cependant, la manifestation est à l’origine interne à la fac : ils protestent contre les frais de scolarité trop élevés – plus de 150 LE au lieu des 14 prévues par la loi – ainsi que contre le fait que ces façons de faire portent atteinte à la qualité de l’enseignement en Egypte. Pourtant, certains annoncent leur solidarité avec les autres et souhaitent donner au mouvement un impact plus important : « Dites au monde qu’on veut changer tout ça, qu’on en a marre ! » nous explique l’un d’eux. Le porte-parole étudiant du parti Nassérien déclare qu’ils veulent réussir à unir l’Egypte et protestent contre le régime actuel. « Va-t-en Moubarak » scandent-ils en chœur. Certains nous demandent très sérieusement« Pouvez-vous aider l’Egypte ? » Je sens réellement leur envie de tout faire et de saisir chaque occasion pour faire avancer les choses ;
Mais finalement, ici encore, c’est le calme qui règne. La révolution attendue par certains n’aura pas eu lieu cette fois-ci…


Une amie vient d'écrire un long article sur la situation actuelle, je me permets d'en reprendre certains passages très intéressants afin de mieux vous expliquer les évènements de ces jours-ci...

L'objectif de la journée - celle du 6 avril -était de rester chez soi, de ne rien consommer, et d'ailleurs de fermer tous les magasins. Finalement, tout était ouvert, même si les rues étaient malgré tout plus vides que d'habitude. Mais est-ce l'effet des appels à la grève ou bien du mauvais temps ? Je n'en sais rien. S'il ne s'est pas passé grand chose au Caire, un autre mouvement de plus grande ampleur avait lieu à Mahallah, une usine de textile dans le Delta. Le mot d'ordre des organisateurs était double : soutenir les ouvriers en grève à Mahallah et protester contre l'inflation généralisée des prix à laquelle on assiste actuellement. L'appel à la grève avait commencé principalement via Internet, notamment grâce à un groupe sur Facebook, ayant atteint 65 000 personnes. Ca n'est pas rien, et même si seuls 10 à 12% des égyptiens ont accès à Internet, le bouche à oreille a vraisemblablement bien fonctionné puisque même mon bawâb était au courant. Le soir, j'ai d'ailleurs discuté avec lui, et ça n'est pas la première fois que je l'écoute en me disant que, tiens donc, il a quelque chose d'un révolutionnaire sous sa galabeyya de saïdi. Ou pas. Car nous sommes, en Egypte, ce pays où la politique est partout et nulle part à la fois.
La politique est partout, surtout en ce moment. Avec les élections municipales, les affiches pour les candidats sont placardées sur tous les murs du Caire. Plus que jamais, les frères musulmans (qui loin d'être mes meilleurs amis constituent la principale force d'opposition du pays) font parler d'eux. La police a arrêté de manière tout à fait arbitraire 800 d'entre eux, le tout bien entendu dénoncé par de nombreux mouvements pour les droits de l'homme, dont Amnesty International. Les frères musulmans n'ont d'ailleurs pas soutenu la manifestation de dimanche, et appellent depuis lundi à boycotter les élections municipales. Il y a fort à parier qu'ils n'ont plus assez de candidats pour risquer de subir de plus amples arrestations au cours d'une manifestation, ou pour simplement obtenir des scores qui reflètent leur soutien réel au sein de la population - qui est très fort. Tout le monde, ou presque, déteste le régime et le critique ouvertement. Mais tout le monde - ou presque, là aussi, vu des inégalités abyssales qui existent dans ce pays - est bien plus préoccupé par s'approvisionner en pain (cf article précédent) plutôt qu'à faire la Révolution.
Et ainsi, la politique est en même temps nulle part, et je serais bien la dernière à blâmer les égyptiens même si je trouve ça forcément dommage. Quand on voit qu'on peut vivre en France, (c'est-à-dire un pays avec des médias libres, des élections libres, des discussions libres sur tout et n'importe quel sujet de société et même des cours d'éducation civique à l'école pour nous dire que voter c'est important et que la démocratie c'est génial), et malgré tout être complètement apolitisé, on imagine aisément qu'on puisse l'être en Egypte. Tous les jeunes sont nés sous Moubarak (puisqu'il est au pouvoir depuis plus de 25 ans) et la plupart ne savent donc pas ce que c'est que d'avoir une alternance politique normale, ou d'avoir un quelconque engagement politique, social ou autre. Bien sûr, quelques uns réussissent à garder un esprit plus alerte, et entretiennent la blogosphère tout en alimentant les bancs des filières de sciences politiques de l'université du Caire, mais ils sont une minorité. Et tout ça a lieu dans un pays où l'illettrisme reste d'actualité, ou la censure continue d'exister et où chacun sait que se faire embarquer par la police implique probablement de se faire tabasser, et pourquoi pas torturé. Alors comment en vouloir aux égyptiens de ne pas se soulever en masse ?

Mais cette histoire de pain, et d'inflation, voilà quelque chose qui pourrait vraiment faire bouger les choses. Toutes proportions gardées, évidemment, quel est le point commun entre 1789 et 2008 en Egypte ? Pénurie de pain. Oui, je sais, je peux sortir avec mes parallèles à deux balles. N'empêche qu'on peut tenir un pays sous le joug d'une dictature beaucoup plus facilement quand celui-ci ne meurt pas de faim. Et c'est ce qui se passe en Egypte, où malgré Moubarak, malgré la corruption, malgré l'Etat d'urgence instauré depuis plus de 25 ans, malgré la pauvreté et le fait que le peuple ne bénéficie absolument pas des bénéfices de la croissance économique forte du pays (croissance égyptienne : 6% - croissance indienne, pour comparaison : 7,5%...), malgré les alliances avec Israël et les Etats-Unis, les gens ne meurent pas de faim. Même si les gens ne mangent que du pain et du foul, ils ne meurent pas de faim.

[...]

Ce pays risque beaucoup, et risque de subir de sérieuses déconvenues. L'Egypte n'est pas "stable", comme on pourrait le croire ; elle "stagne", voire régresse. Moubarak a annoncé qu'il cèderait le pouvoir dans deux ans, tout en ayant fait passer les réformes constitutionnelles nécessaires pour que son fils Gamal puisse lui succéder sans trop de problèmes - normalement. Or, chaque transition politique dans un pays non-démocratique rend généralement le pays fragile, même si l'hypothèse d'un report du départ de Moubarak est loin d'être écartée. Ajoutons à ça que beaucoup de gens ont intérêt à ce que l'Egypte soit déstabilisée, notamment ceux qui veulent porter atteinte aux intérêts américains, et que je suis très sceptique quant à l'efficacité des mesures anti-terroristes égyptiennes. Parallèlement, l'état de l'opposition au régime est assez désolant, entre le poids Frères Musulmans et la désorganisation des partis libéraux. Que se passera-t-il dans les deux prochaines années, donc ? Grande question, mais il y a fort à parier qu'il va se passer beaucoup de choses. Et si c'est juste très dommage que les média internationaux ne s'intéressent pas plus à l'Egypte d'aujourd'hui, je parie qu'elle fera la une de plus d'un journal TV d'ici pas très longtemps... même si je me suis suffisamment attachée à ce pays pour espérer perdre mon pari.

Photos du Caire lors de la grève du 6 avril

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Fourgons des forces spéciales rue Talaat Harb (Photo : Anonyme)

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Groupe en attente - policiers en uniforme et hommes en civil - sur la
Place Talaat Harb (Photo : Anonyme)


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Troupes sur la Place Tahrir (Photo : Anonyme)

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Arrestation sans ménagement (Photo : Anonyme)

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Dispositif policier devant les grilles de l'Université (Photo : Anonyme)

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Manifestation étudiante devant le bâtiment central (Photo : Anonyme)

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Des étudiants qui scandent des slogans adressés au Doyen (Photo : Anonyme)

Simulacre d'élections et constestations

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Un Egyptien vote le 8 avril 2008 au Caire lors des municpales (AFP)

Aujourd'hui se déroulaient les élections municipales en Egypte. Reportées il y a deux ans, elles étaient attendues mais n'ont pas rassemblées les foules.

Bien que ce ne soient pas les maires qui soient élus mais les conseils municipaux, ces élections sont primordiales pour tous les partis d'opposition. En effet, ce sont ces conseillers qui donnent les signatures nécessaires à un candidat pour se présenter à l'élection présidentielle - nombre fixé à 250 en 2005. Par conséquent, pour ces partis, les Frères Musulmans en priorité, c'est le moyen de réussir à sortir du lot et de pouvoir présenter un candidat, sous l'étiquette "indépendant" après avoir réussi à faire un score de 20% aux dernières législatives

Malheureusement, la majeure partie de leurs candidats ont été empêchés de se présenter, et on dénombre plus de 900 arrestations durant la campagne... Il en résulte que les candidats du PND - parti au pouvoir - sont assurés d'être victorieux, n'ayant plus aucune concurrence.

Les Egyptiens, eux, ne s'intéressent que peu à ces élections. Certains ne savaient même pas qu'elles se déroulaient aujourd'hui. Quant aux autres, beaucoup ne voyaient pas l'utilité d'aller voter, l'issue étant connue par avance.

Quand la corruption et les atteintes à la liberté rendent tout un peuple fataliste...

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La policie anti-émeutes ouvre le feu sur des manifestants à Mehallah, au nord du Caire, le 7 avril 2008 (AFP)

Notons tout de même qu'un grand mouvement de contestation - pour l'instant sans conséquence certes - commence à naître en Egypte, et il y a fort à parier qu'avec la crise actuelle, la situation n'évoluera pas beaucoup d'ici 2010, date des prochaines élections présidentielles. Espérons que les choses finiront par bouger.

Voir également l'article du Courrier International : Un simulacre d'élections sur fond de tension sociale et la dépêche de l'AFP : municipales sur fond de violente contestation sociale.

08.04.2008

Après le 6 avril, rendez vous le 4 mai pour continuer...


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Un homme tente de se connecter à internet dans un cybercafé du Caire, le 31 janvier 2008

Quand la blogosphère relance la contestation en Egypte

LE CAIRE (AFP) — Galvanisée par son appel à la grève générale de dimanche, la blogosphère égyptienne bruisse d'un nouveau jour de contestation, le 4 mai, pour le 80e anniversaire du président Hosni Moubarak.

"Nous avons réussi le 6 avril, alors recommençons le 4 mai", affirme lundi un message sur le site de Facebook, d'où était parti l'appel sans précédent à la grève, finalement peu suivi.

Loin d'être échaudés par cet échec apparent face à un pouvoir qui a cru devoir quadriller le pays, les cyberactivistes affirment que "Si Dieu a créé le monde en six jours, on ne changera pas l'Egypte en un seul".

La police a interpellé plusieurs blogueurs, dont des figures de la blogosphère égyptienne, comme Mohammed Charkaoui ou Malek Moustapha, ou encore Esraa Adel Fattah, créatrice du groupe "6 avril" sur Facebook.

En quelques semaines, à en croire le décompte du site de socialisation, ils auraient été 64.000 membres à s'être inscrits dans ce groupe que veut désormais relayer celui baptisé "Première semaine de mai".

C'est comme une traînée de poudre que s'était répandu, via internet ou des SMS, cet appel contre la vie chère alors que l'inflation et la pénurie du pain subventionné provoquent une forte tension sociale.

Mais, en dépit d'une explosion d'internet et des téléphones mobiles, il ne pouvait avoir d'écho que parmi les jeunes, les intellectuels et les milieux favorisés d'un pays où 40% des 80 millions d'habitants sont illettrés.

L'ambition de jeunes blogueurs, qui n'hésitent pas à signer de leur nom sur "3arabawy" ou "egyptianchronicles", est d'être les interfaces entre la société civile et un mouvement ouvrier en plein réveil dans l'industrie textile.

De violents incidents ont éclaté dimanche entre forces de sécurité et manifestants dans la cité industrielle de Mahalla (delta), siège d'un grand complexe d'Etat de filature et de tissage.

Plusieurs sites, ou réseaux comme Twitter, ont livré avec actualisations rapides, sinon vérifications, des "nouvelles" sur le seul point chaud de cette journée de "colère populaire". Des images ont été diffusées sur YouTube.

Parmi des témoignages vraisemblables, l'annonce --inexacte-- de deux morts a aussi été reprise dimanche soir de blog en blog.

A l'heure du bilan, les commentaires étaient contrastés, le ministère de l'Intérieur évoquant "l'échec des professionnels de la provocation et des courants illégaux".

"L'appel à la grève a eu peu d'échos car les jeunes qui l'ont lancé n'ont ni expérience, ni relais, ni assise populaire", a estimé un politologue réputé, Mohamed Kamel al-Sayyed.

"Mais il ne faut pas le sous-estimer car c'est une première sur fond d'un mécontement assez généralisé dans le pays", a-t-il dit à l'AFP.

Hors partis, ces jeunes ne semblent plus se reconnaître uniquement en Kefaya, la nébuleuse d'opposition créée en 2004, conduite par un intellectuel islamiste Abdel Wahab Messiri et en perte d'influence.

Dans les blogs vibrionnants, les opinions allaient aussi en tous sens, avec des critiques généralisées sur le quadrillage sécuritaire et l'intimidation policière.

"On n'a pas réussi à manifester, mais la grève a marché", estime Rihane el-Kadi sur Facebook à qui Yahia Ewadah Hassoun réplique: "Non, la grève était aussi un échec, mais c'est à cause de la police."

La prochaine fois? La date symbolique du 4 mai, qui correspond au 80e anniversaire du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 26 ans, circule dans divers blogs, et est aussi citée par le quotidien de gauche al-Badil.

"Il faut informer ceux qui n'ont ni internet ni portable de la grève", écrit Osama Mohamed Refaat.

Après avoir appelé à manifester pacifiquement ce jour-là, "Ana Masri", un pseudonyme qui veut dire en arabe "Je suis un Egyptien", conclut en demandant de ne pas oublier à "prendre des fleurs à tendre aux policiers!"

Source : AFP

07.04.2008

Tensions sociales et politiques à la veille des municipales


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REUTERS/NASSER NURI
Des manifestants affrontent la police à Mahalla, à 110 km au nord du Caire, dimanche 6 avril 2008


Déploiements policiers massifs, gaz lacrymogènes, bastonnades, arrestations : dimanche 6 avril, la "Journée de colère" doublée d'une grève générale à laquelle une myriade d'activistes et de mouvances antigouvernementales avaient appelé les Egyptiens, via Internet, le site Facebook, le bouche-à-oreille et des milliers de SMS, n'a pas eu le succès escompté.

Sous un ciel ocre voilé d'un gros nuage de poussière annonciateur d'une tempête de sable, des groupes de plusieurs centaines de manifestants se sont heurtés, en différents points de la capitale et ailleurs dans le pays, à des forces anti-émeutes cent fois plus nombreuses, casquées, bottées et harnachées comme pour prévenir une révolution. Quelques milliers de travailleurs ne se sont pas présentés à leurs postes et la plupart des écoles et des universités du Caire étaient quasi désertes.

Au total, il y a eu une centaine de blessés dans des échauffourées et environ 250 protestataires arrêtés. La journée "laissera des traces" espèrent les opposants. Mais il faut reconnaître au régime autocratique du raïs Hosni Moubarak que le contrôle qu'il exerce depuis un quart de siècle sur les 80 millions d'Egyptiens demeure total. Ou presque.

Une nouvelle démonstration en a été faite dimanche, quarante-huit heures avant des "élections" municipales dont les résultats sont d'autant plus acquis d'avance que, sur les 7 754 candidats que les Frères musulmans, la principale formation d'opposition, entendaient présenter, 20 seulement ont été autorisés à participer au scrutin, en tant qu'"indépendants" puisque la mouvance, qui ne participait pas à la "Journée de colère", est officiellement interdite. Un millier d'autres opposants, non étiquetés "islamistes", devaient également concourir. Le parti au pouvoir (Parti national démocratique, PND) se réservant d'en présenter, lui, 53 000 dans l'ensemble des localités du pays.

1,5 EURO PAR JOUR


Apathie ou dégoût des citoyens confrontés à un système impossible à changer par les urnes : personne, en Egypte, ne croit sérieusement que le scrutin réunira plus de 10% des 38 millions d'électeurs de ce pays.

"Clientélisme, intimidation et répression restent les bases de l'incontestable mais fragile stabilité du régime", explique un professeur de sciences politiques qui tient à sa liberté, donc à l'anonymat. La forte hausse récente des prix des produits de base, subie en premier lieu par les 30 millions d'Egyptiens qui survivent avec moins de 1,5 euro par jour, pourrait cependant enrayer cette mécanique. Et le régime Moubarak, qui vient d'annuler les droits de douane sur l'importation de certains de ces produits, à commencer par la farine de blé et l'huile de cuisine – dont les subventions publiques ont été augmentées – ne l'ignore pas.

"En 2007, indique Amer Al-Shoubaki, chercheur au Centre d'études politiques d'Al-Ahram, 222 grèves et protestations diverses ont été enregistrées. Nous en sommes déjà à 389 depuis le début de l'année." Les syndicats officiels n'étant que des courroies de transmission du pouvoir, les mouvements sociaux sont devenus plus spontanés. Et imprévisibles.

Le pouvoir en a eu une nouvelle démonstration, dimanche, dans la ville industrielle de Mahallah Al-Kubra, à 120 km au nord du Caire, dans le delta du Nil. Annoncée depuis une semaine, la grève des 24 000 ouvriers des Filatures et Tissages Misr, une entreprise publique devenue un haut lieu de la contestation en raison de mouvements sociaux à répétition depuis la fin 2006, n'a pas pu avoir lieu.

"Tout est calme, il n'y a pas de grève, pas d'agitation, pas de problème", déclarait Mansour Chalabi, directeur des relations extérieures de l'entreprise, vers 13 heures. La veille, quelques "meneurs" avaient été convoqués par la Sûreté intérieure et prévenus de ce qui leur arriverait s'ils s'agitaient.

D'autres, "environ 3 000", confie Moustafa Fodda, l'un de ces activistes, ouvrier depuis vingt-cinq ans dans l'usine, avaient été "achetés par des versements cash de 25 livres" (3 euros, soit environ 7 % du salaire mensuel moyen). La direction avait également fait droit à l'une des neuf revendications ouvrières, en annonçant un doublement de la prime d'alimentation, désormais fixée à 90 livres par mois. La promesse du gouvernement de fixer "prochainement" le salaire minimum national à 450 livres devait achever de convaincre les mécontents.

Environ 1 500 ouvriers manquaient pourtant à l'appel dimanche matin, premier jour ouvré de la semaine en Egypte. Des centaines de policiers anti-émeutes, dépêchés du Caire par camions, avaient pris position autour du complexe et dans différents points de la ville. La moitié environ des commerces avaient tiré leurs rideaux, mais le calme semblait régner.

A 15 heures, pourtant, à la sortie des employés des Filatures, l'émeute a éclaté. Deux mille manifestants, faisant écho aux appels des "blogueurs", ont commencé une marche en criant des slogans antigouvernementaux. Ils se sont heurtés aux policiers. Il y a eu une cinquantaine de blessés légers et 150 interpellations.

Patrice Claude

Source : Le Monde

Voir également cette vidéo sur la journée d'hier à Mahallah... et cet article sur le Courrier International.

Manifestations contre la vie chère

LE CAIRE (Reuters) - Des manifestants protestant contre la vie chère ont affronté la police et incendié des magasins et deux écoles dimanche à Mahalla el Koubra, à cent kilomètres au nord du Caire, dans le delta du Nil, ont rapporté des témoins.

Conduits par les ouvriers de l'industrie textile, les protestataires, qui réclamaient des hausses de salaires pour compenser la cherté de la vie, ont détruit les vitrines de plusieurs magasins et mis le feu à des marchandises.

Ils ont incendié une école primaire, une école professionnelle et une agence de voyages, notamment.

Ils ont également érigé une barricade de pneus enflammés sur une voie ferrée, empêchant l'entrée d'un train en gare.

Les policiers ont tiré des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour disperser les manifestants qui s'étaient déployés dans le centre-ville.

Les heurts ont fait une quarantaine de blessés et plusieurs centaines de personnes ont été incommodées par les gaz lacrymogènes, ont annoncé les services de sécurité.

Des protestataires ont lancé des pierres sur les véhicules de police et arraché les affiches des candidats du parti au pouvoir, à deux jours des élections locales.

A travers le pays, la police a interpellé plus de 200 personnes et des petits groupes de manifestants ont été encerclés par les forces de l'ordre au Caire, notamment près de la place Tahrir.

L'opposition voulait faire de cette journée le point d'orgue d'une récente vague de grèves et de manifestations contre la vie chère, en mobilisant notamment les 20.000 employés de la société textile nationale Misr de Mahalla.

Elle avait appelé à des manifestations dans les grandes villes comme Le Caire et Alexandrie mais le déploiement d'importantes forces de police ainsi que le mauvais temps ont en partie déjoué ses projets.

Nasser Nouri
Avec Aziz el Kaissouni, version française Guy Kerivel

Source : Le Monde

05.04.2008

La Crise... et la grève !

Petit tour d'horizon sur le sujet avec ce bon article écrit par une étudiante de L'institut de Sciences Politiques de Paris, installée pour un an en Egypte.

6 avril 2008. Tout le monde ne cesse de parler de l'appel à la grève générale lancé pour demain. Les sites et blogs des différents partis politiques incitent à participer et à manifester. Le site des Frères Musulmans souhaite que demain soit une journée qui fasse bouger les choses en espérant que tous les égyptiens vont s'unir contre les agissements du gouvernement de Moubarak, et protester contre les licenciements, la hausse du pain, l'Etat d'urgence, la répression policière, et demander une hausse des salaires, la baisse des prix pour les aliments de première nécessité, et surtout un meilleur respect des libertés.

Evidemment, le gouvernement égyptien dément les rumeurs et menace : Le ministère de l'Intérieur égyptien a prévenu samedi qu'il prendrait "des mesures immédiates et fermes" contre toute personne qui tenterait de manifester ou de suivre le mot d'ordre de grève lancé pour dimanche contre la cherté de la vie. Dans un communiqué, le ministère accuse des "professionnels de la provocation et des courants illégaux" d'"avoir propagé de fausses rumeurs et appelé à des mouvements de protestation, des manifestations et à la grève dimanche". [...] Il accuse une "catégorie marginale" d'avoir "propagé la peur parmi les citoyens et donné faussement l'impression que ce mouvement (de protestation) interdit par la loi, auquel ils ont appelé par le biais de communiqués et certains moyens de communication, sera suivi". [...] . "La loi est catégorique concernant tout acte visant ou susceptible de provoquer le fonctionnement d'un établissement public, qui menace les intérêts vitaux des citoyens ou qui porte atteinte à l'intérêt public", affirme le ministère dans un communiqué. "Le ministère prévient que, conformément à la loi et pour la protection de l'intérêt public, la stabilité, la sécurité et la paix des citoyens, ses services prendront des mesures immédiates et fermes face à toute tentative de manifestation, de perturbation de la circulation routière ou du travail dans les établissements publics et contre toute tentative d'incitation à de tels actes", conclut le texte. Ce communiqué intervient alors que près de 25.000 employés de l'un des principaux centres de l'indutrie textile du pays à Mahalla (delta du Nil), doivent commencer dimanche une grève ouverte pour réclamer des hausses de salaire. Un appel à une journée de mobilisation a été aussi été lancé pour dimanche, à deux jours des élections municipales, par des groupes d'opposition pour protester contre la flambée des prix et la pénurie de pain subventionné. (source : le Monde)
L'armée a en effet envoyé de nombreux hommes à la périphérie du Caire pour intervenir en cas de débordement. En centre ville et devant l'Université du Caire également, les camions de l'armée sont beaucoup plus nombreux qu'en temps normal...

Cependant à l'ambassade et au consulat français, on dément également les "rumeurs" qui circulent mais on invite tout de même à la prudence, et conseille à tous de ne pas se déplacer dans les centres ville du Caire et d'Alexandrie demain. L'Université américaine au Caire a annoncé qu'elle ferait grève par solidarité avec les problèmes que subissent les égyptiens.

Après les juges, les médecins, les journalistes, les professeurs, voici l'ombre d'une réelle grève générale qui se profile. Avec les problèmes économiques, la crise du pain, qui est ici l'aliment de base de tout égyptien, le ras le bol général au sujet du régime, et les élections municipales de cette semaine, il est possible que les gens se décident à agir, à montrer leur mécontentement.

Certains demeurent sceptiques et ne pensent pas que le mouvement sera suivi. D'autres espèrent déjà une révolte, voire une révolution. Sans aller jusque là, il est possible que la journée de demain soit un réel déclic et que les choses basculent dans le bon sens.

Quoiqu'il en soit, et comme l'expliquait l'article pré-cité, la journée de demain sera un excellent "baromètre social" qui permettra de juger assez précisément la volonté des égyptiens et leur état d'esprit...
Moi je pense que ce pays, et les Egyptiens, ont avant tout besoin d'espoir... Insha'allah !!

31.03.2008

Des Egyptiens perdent la vie pour du pain

Des gens meurent en Egypte pour acheter leur pain. Cette semaine, la presse égyptienne relatait encore le décès d’une femme à Alexandrie, lors d’une bousculade devant une boulangerie publique.

Selon les sources, entre quatre et quinze personnes auraient trouvé la mort depuis une quinzaine de jours devant des boulangeries publiques. Ces troubles sont causés par la très forte hausse du prix du pain sur le marché. Dans les boulangeries privées d’Egypte, une galette de pain d’une centaine de grammes est désormais vendue dix à douze fois plus cher que dans les boulangeries subventionnées par l’état. Conséquence : de plus en plus d’Egyptiens se tournent vers ces boulangeries, où la galette de pain est vendu 5 piastres l’unité, une livre (0,12 centimes d’euros) les 20.

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Boulanger dans le quartier d'Abdeen (photo G.Dedieuleveult)

La boulangerie subventionnée de Saïd Hosman se trouve non loin du palais Abdine. Dans cette ruelle, une cinquantaine de personnes se pressent devant le guichet pour acheter du pain. "Toutes ne seront pas servies", déplore le gérant de l’établissement. "Des instructions informelles limitent à 20 le nombre de galettes par client. Nous recevons assez de farine pour cuire plus de 18 000 galettes par jour, mais ça ne suffit pas et des clients repartent les mains vides après des heures de queue." Devant la boulangerie, l’énervement et la fatigue se lisent sur les visages.

Transformer l’armée en boulangerie

Face à la hausse de la demande de pain subventionné, le président Hosni Moubarak a demandé à l’armée de se transformer en boulangerie, pour fournir la population cairote. Dix fours et 500 kiosques devraient ouvrir prochainement dans la capitale égyptienne. La question est cruciale pour la stabilité du pays. En 1977, le président Sadate avait tenté de réduire les subventions publiques sur le pain. Cela avait donné lieu à des révoltes dans tout le pays.

En arabe égyptien, les mots pain et vie se disent de la même façon : "aïch". Le pain constitue l’aliment de base des 45% d’Égyptiens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Avec 400 grammes par jour et par personne, l’Egypte en est un des plus gros consommateurs au monde.

Dangereuse dépendance alimentaire

Malgré une agriculture très productive, l’Egypte est structurellement déficitaire en blé. Dans un contexte de croissance démographique constante, la dépendance alimentaire égyptienne risque de s’accroître dans les années à venir. Le pays consomme en moyenne 12 à 13 millions de tonnes de blé par an. En janvier dernier, la centrale d’achat publique avait importé 5,6 millions de tonnes de blé. Cela représentait 78% de plus que l’année précédente, à la même période.

La croissance économique égyptienne est proche de 7% mais l’écart entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Selon le gouvernement égyptien, l’inflation a été de 12% sur les douze derniers mois. Cette hausse des prix touche surtout les ménages modestes. Récemment, dans une chaîne de grande distribution installée en Egypte, des offres promotionnelles sur l’huile, la farine et le riz ont donné lieu à des scènes d’émeute dans les allées des magasins.

Les réserves de change à la rescousse

Pour faire face à la hausse de la demande de pain subventionné, le président Moubarak a demandé au gouvernement égyptien de puiser dans les 20 milliards d’euros de réserves de change du pays, afin d’acheter du blé sur le marché international.

Avec la hausse internationale des cours du blé, ces importations pèsent de plus en plus lourd sur le budget égyptien. Sur l’année fiscale 2007-2008, les subventions publiques coûteront 15 milliards de livres égyptiennes au gouvernement (1, 8 milliards d’euros). C’est environ la moitié des revenus fournis par l’exploitation du canal de Suez, une des principales sources de devises de l’économie égyptienne.

Guillaume de Dieuleveult

Source : Alif